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Derrière la scène, le monde du spectacle se réinvente pour être davantage écologique: mobilité des publics, partenariat avec d’autres structures ainsi qu’avec des producteurs, choix de thématiques qui font écho à ces engagements… La durabilité – sous toutes ses formes – soulève beaucoup de questions, auxquelles l’équipe du NEST de Thionville tente de répondre concrètement.

Une brève histoire du NEST
Le NEST – Centre dramatique national transfrontalier de Thionville-Grand Est a déjà connu plusieurs vies. Créé à Metz dans les années 60 sous l’impulsion du comédien et metteur en scène Jacques Kraemer, il porte alors le nom de Théâtre populaire de Lorraine (TPL) et fonctionne (déjà) beaucoup en itinérance. Après une quinzaine d’années, il prend ses quartiers à Thionville.
En 2004, la Ville de Thionville achète «La Cabane», une structure démontable créée dans les années 90 par l’Odéon – Théâtre National et qui est déjà passée par plusieurs régions de France. Installé sur une friche en bord de Moselle, le «Théâtre en Bois» est entièrement dédié au NEST. Il lui permet d’accueillir davantage d’artistes et de publics.
Vingt ans plus tard, il est temps pour la structure en bois de laisser place à une nouvelle construction qui ouvrira ses portes en 2029. Depuis la saison dernière, le NEST est «en escales». Ses équipes sont de nouveau accueillies au centre de Thionville et ses spectacles sont plus que jamais itinérants.
Échange avec Laura Mary, secrétaire générale et Ophélie Barat, responsable du développement territorial du NEST.
Actuellement sans site dédié, le NEST est «en escales». Cette vision décentralisée de la programmation n’est pas seulement liée à la démolition du Théâtre en Bois…
Ophélie: «Non, notre directrice, Alexandra Tobelaim, en poste depuis 2020 et actuellement dans son deuxième mandat, a une expertise dans le ‘dedans-dehors’, c’est-à-dire dans la création de formes de spectacles qui se jouent dans des lieux dédiés – comme les théâtres – mais aussi dans l’espace public.
Nous sommes dans notre deuxième saison en itinérance, mais depuis l’arrivée d’Alexandra, nous avons enrichi la programmation avec des spectacles en forêt ou sur des places publiques, par exemple. Nous l’expérimentons totalement depuis que nous n’avons plus de murs.»
Comment ce mode «dedans-dehors» s’intègre-t-il dans une vision écologique des arts du spectacle?

Ophélie:
«Au NEST, nous pensons l’écologie sur le mode de la rencontre et du développement territorial. Au cœur de notre projet se trouvent le réseau de partenariats de proximité que nous tissons au quotidien, ainsi que la co-construction pour amener le théâtre dans tous ces endroits divers et variés.»
Laura: «Pour traduire cette vision en programme, l’investissement en temps est considérable. Nous allons à la rencontre des villes, des structures culturelles, des associations, des habitants et des producteurs. Nous le faisons avec cette idée de se reconnecter au territoire et de prendre le temps de créer une relation intime avec ses occupants.»
Ophélie: «En amont, nous devons nous questionner sur les possibilités données par l’existant. Le NEST en escales prend plusieurs formes. Il y a des temps forts, comme nos Marchés, sur lesquels nous reviendrons. Il y a aussi les tournées itinérantes comme tout récemment avec le spectacle de Marie Levavasseur, Creuser la joie, joué dans les salles de fêtes de huit villes du Nord-Mosellan. Nous choisissons de produire ou coproduire ce type de spectacles, tout particulièrement parce qu’ils peuvent s’inscrire dans des lieux existants.»
Au lieu de proposer vos spectacles dans un lieu unique, vous allez donc vers les publics. Cela rend-il la culture plus inclusive et plus accessible?
Laura: «Exactement, car nous allons au plus proche des habitants des villes et villages, tout en maintenant une représentation à Thionville pour assurer une programmation continue pour le public thionvillois.»
Quelles autres solutions avez-vous mises en place pour améliorer la mobilité des publics ?
Laura:
«Depuis plusieurs années, nous insistons sur les transports en commun. Par exemple, pour les habitants de Metz, des navettes de bus sont mises à disposition pour au moins une date de chaque spectacle. Elles ont toujours un beau taux de fréquentation.»

«Nous souhaitons encore renforcer cette approche en rendant ces trajets joyeux. Nous le faisons déjà pour un de nos projets – Les Escapades – qui consiste à emmener les gens à la découverte de la programmation d’autres théâtres. Deux fois par an, tout le monde prend le bus, et on rend cette expérience drôle en animant les trajets, pour leur donner le goût de ces moments-là. Ces rendez-vous sont très attendus, car les gens apprécient qu’on s’occupe de tout pour eux. Je pense que nous devons reproduire cela pour les trajets entre Metz et nos propositions de spectacles.
Nous essayons aussi d’encourager le covoiturage. Depuis bientôt trois ans, notre billetterie intègre un module dédié. Quiconque détient un billet peut proposer du covoiturage via le logiciel, ou en faire la demande. Le théâtre devient un entremetteur entre différents spectateurs qui ont envie de vivre l’aventure ensemble.
Pour l’instant, l’adhésion reste difficile. Nous sommes sur un territoire où la mobilité est très individuelle et on utilise beaucoup sa voiture. Covoiturer n’est pas un réflexe. Il y a, je pense, un enjeu au niveau de la communication pour que les gens comprennent l’intérêt du covoiturage, comme celui des navettes.»
Comment faire comprendre, justement, l’intérêt de covoiturer?
Laura: «Nous sommes dans cette réflexion. Tout d’abord, il faut trouver la bonne manière de communiquer, car nous ne souhaitons pas assaillir le public d’informations, qu’elles soient digitales ou sur papier.
Sur le fond, au-delà de la communication, cela nécessite un travail pédagogique. Il nous revient de convaincre les gens, quand ils viennent prendre leur billet, de choisir le covoiturage. Et de voir aussi comment on peut récompenser les premières personnes à saisir ce dispositif, peut-être en offrant un verre au bar ou des réductions sur les réservations. Nous n’avons pas encore toutes les réponses.»
Au niveau des consommations, comment valorisez-vous les circuits courts ?
Ophélie: «Tous les produits que nous proposons au niveau du bar et de la restauration sont extrêmement locaux, comme la bière de la Brasserie Papyllon de Sierck-les-Bains. Les producteurs occupent une place centrale dans le projet du NEST, aussi bien dans l’accueil du quotidien que lors de nos Marchés, que nous organisons quatre fois par an à chaque changement de saison. (Plus d’infos sur les Marchés du NEST le 20 mars dans un article dédié).
Laura: «Au fil des années, nous avons créé des relations de proximité avec une dizaine de producteurs locaux. Cela représente un temps de travail assez conséquent, et chaque Marché est une nouvelle occasion de faire grandir ce vivier de partenaires.»
Toutes ces démarches – mobilité, circuits courts, ancrage territorial – résonnent avec les objectifs du projet eLo. Comment le NEST s’y est-il impliqué?
Ophélie: «Notre intégration à eLo fait suite à un premier partenariat dans le cadre d’Esch22 – Capitale européenne de la Culture, pour lequel nous avions déposé un projet pour un événement se déroulant des deux côtés de la frontière. Nous avions alors organisé un Marché à Rumelange en mars 2022.
Notre Marché d’Hiver, organisé à Villerupt, entrait dans le cadre de eLo, de même que le Marché de Printemps qui se fera à Esch-sur-Alzette le 21 mars. C’est donc la seconde fois que nous organisons un Marché en dehors de la France. L’idée est aussi que ces rendez-vous soient des événements ‘exemplaires’ sur la question de l’écologie. Nous travaillons d’un côté les thématiques abordées dans les spectacles pour qu’elles soient en écho, et également l’offre de produits locaux, la question du tri sélectif, de la vaisselle réutilisable, etc.

Nous avons également préparé, avec Céline Schall (eLo), le programme de la formation sur l’alimentation qui sera donnée les 20 et 21 mars. Laura et moi avons aussi participé à la formation eLo sur la mobilité. Laura a en outre suivi celle sur la recherche embarquée et les pratiques culturelles.»
Laura: «Nous essayons d’être les plus présents possible, dès que des rencontres portent sur des thématiques sur lesquelles nous avons des choses à apprendre ou si nous pouvons apporter un éclairage côté français.
«eLo est complètement en phase avec notre projet artistique. Pour nous, c’est une très belle rencontre. Nous avons d’ailleurs le souhait de contribuer davantage à de telles initiatives Interreg ou européennes.»
Que sont devenues vos anciennes structures d’accueil et quel type de bâtiment vous accueillera en 2029?
Laura: «Le théâtre en bois va être démoli. Cela prend du temps pour diverses raisons, notamment parce qu’il nous tenait à cœur de récupérer tout ce qui pouvait être réemployé pour du mobilier ou d’autres objets qui serviront dans le futur.
Pour le Barnum, notre ancien lieu de convivialité, nous avons fait en sorte qu’une compagnie puisse le récupérer et le remonter à Gap pour en faire un lieu de résidence.
Les nouvelles installations du NEST comprendront deux bâtiments sur deux sites: le théâtre, toujours en bord de Moselle, et un second bâtiment quelques rues plus loin pour les ateliers, la création de spectacles, la construction de décors, la fabrication de costumes, etc. Ces constructions répondent bien entendu à toutes les normes environnementales en vigueur, mais il est encore trop tôt pour donner des détails puisque les bâtiments sont encore en train d’être pensés.»
L’équipe du NEST prépare un document interne relatif aux questions écologiques, qu’elle aborde sous plusieurs angles, également celui de l’écoresponsabilité dans les productions. Une réflexion est menée avec plusieurs théâtres de Grande Région (Escher Theater, Théâtre de Liège, Espace Bernard-Marie Koltès) pour créer des synergies entre les trois frontières et produire ensemble. Les notions de réemploi en technique et en création sont aussi étudiées.
«Nous nous interrogeons sur notre situation actuelle, sur ce que nous pouvons construire pendant cette période d’itinérance et sur la direction que nous prendrons lorsque le théâtre rouvrira. C’est une réflexion en cours, qui rendra notre démarche encore plus respectueuse.»
Laura Mary, secrétaire générale du NEST

Photos ©NEST – Raoul Gilibert / Mickael Stibling