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17.04.26
Le théâtre luxembourgeois face au défi écologique

D’où viennent les décors, costumes et accessoires qui contribuent à l’esthétique des productions théâtrales? Que deviennent-ils lorsque les rideaux se ferment sur la dernière représentation? Éphémère par nature, le théâtre laisse une empreinte écologique réelle, dont le secteur commence à prendre la mesure. Anatoli Papadopoulou et Peggy Wurth, deux professionnelles luxembourgeoises, partagent leurs convictions, leurs pratiques et leurs attentes pour une approche plus durable des costumes et accessoires de scène. 

au Escher Theater ©Véronique Kolber/ministère de la Culture Luxembourg

Peggy Wurth est costumière et scénographe indépendante. Formée en Theatre Design à la Wimbledon School of Art, elle cumule plus de 20 années d’expérience en tant que costumière et scénographe. Depuis 2020, elle travaille régulièrement avec l’Escher Theater

 

Anatoli Papadopoulou est responsable du département habillage, maquillage et accessoires aux Théâtres de la Ville de Luxembourg. Elle a étudié le design (stylisme et modélisme) à Munich, et vécu au Danemark et en Espagne avant de s’installer au Luxembourg en 2008. 

©Anatoli Papadopulou

Leurs parcours se retrouvent autour d’un engagement commun, celui de la transition écologique des productions théâtrales, qu’elles transmettent dans le cadre du projet eLo.

 

« De manière générale, il me semble important d’être attentif à notre rapport à la nature. Au théâtre en particulier, nous produisons beaucoup, souvent à un rythme soutenu, et la pression du temps ne nous mène pas toujours aux meilleurs choix pour l’environnement. »

Anatoli Papadopoulou, Théâtres de la Ville

 

Comment créer des costumes de façon écoresponsable?

Prioriser l’existant

Utiliser en priorité ce qui existe déjà est sans doute l’étape la plus vertueuse. C’est d’ailleurs une évidence pour Peggy Wurth: «Depuis toujours, dès que j’ai mes idées de costumes, je vais voir dans les stocks. C’est un peu comme aller à la bibliothèque pour un livre: en le cherchant, on va peut-être en trouver un autre qui correspond encore mieux, quitte à s’éloigner de l’idée initiale

Le stock permet également de tester des pièces sur les comédiens avant de commencer la création.  «Au premier essayage, on va peut-être se rendre compte que ça ne colle pas bien au personnage, ou que le comédien n’est pas à l’aise dans cette tenue.»

Aux Théâtres de la Ville, au Théâtre National, comme à l’Escher Theater, ces espaces de stockage existent, mais restent restreints. Pour les petites compagnies, quelques caisses sont entreposées dans les greniers, difficiles d’accès. Résultat: même avec de bonnes intentions, «acheter du neuf est alors bien plus rapide. Dans certains cas, cela fonctionne. Mais bien souvent, cela retire un peu de magie au théâtre: à mon sens, on a envie d’y trouver une autre esthétique, une autre réalité.»

©Les Théâtres de la Ville

La seconde main

Faute de stock ou de perle rare disponible, l’achat neuf est une solution facile, mais dont les coûts sociaux et environnementaux ne peuvent plus être ignorés. Comme le souligne Anatoli Papadopoulou: «Nous devons davantage veiller à l’origine des produits, aux matières, aux conditions de fabrication, etc.» 

Pour cela, il faut se tourner vers les boutiques de seconde main. Le problème: elles ne sont pas aussi répandues au Luxembourg qu’en Belgique ou en Allemagne, par exemple. Aux Théâtres de la Ville, l’équipe d’Anatoli a commencé à référencer les bonnes adresses, celles à visiter avant de se diriger vers le neuf. 

Peggy en fréquente une depuis son enfance: la boutique Nei Aarbecht du CNDS à Lorentzweiler. Nei Aarbecht emploie des personnes en situation de détresse sociale et dispose d’un service de vide-maison. Les produits sont alors remis en état et proposés à la vente. «On y trouve plein de choses, notamment des bijoux et autres accessoires plus anciens qu’on ne trouverait pas en magasin.»  

La seconde main, c’est aussi l’issue à envisager pour les costumes et accessoires accumulés quand les réserves – petites au vu du coût du mètre carré au Grand-Duché – débordent. Les Théâtres de la Ville soutiennent le centre Formida – lieu d’éducation permettant aux jeunes d’acquérir des compétences sociales et professionnelles. «Nous leur donnons le bois et le tissu dont nous n’avons plus besoin. Ils les réutilisent pour fabriquer de nouveaux objets, assurant ainsi une seconde vie à ces matériaux», explique la responsable du département. Une logique circulaire qui répond à la fois à des enjeux environnementaux et sociaux.

The ETC Theatre Green Book

De plus en plus de théâtres désignent une green team ou définissent des objectifs environnementaux à  atteindre. Chacun à son échelle. Au-delà des frontières grand-ducales aussi, des initiatives émergent, comme le Green Book de la European Theatre Convention (ETC) qui ambitionne de rendre le théâtre climatiquement neutre d’ici 2030. Des structures de toute l’Europe échangent mensuellement dans ce cadre. Les Théâtres de la Ville ont pris part à l’initiative et la green team locale se réunit également deux fois par mois pour progresser dans le programme du Green Book, qui inclut trois volets: productions, operations & buildings. Ils disposent dans ce contexte d’un mentor: le Théâtre de Liège. 

©Véronique Kolber/ministère de la Culture Luxembourg

Créer pour le théâtre

Certaines productions requièrent des pièces spécifiques ou tout simplement introuvables. Dans ces cas-là, fabriquer est nécessaire. Grâce à ses études londoniennes, la costumière connaît les rouages d’une conception adaptée aux arts du spectacle. «On nous a toujours appris à créer des costumes réutilisables. Pour cela, on confectionne avec des marges plus larges que pour un vêtement classique. On peut alors retoucher la pièce selon les mensurations du comédien, en veillant toujours à couper le moins de tissu possible pour pouvoir revenir à une plus grande taille plus tard, pour une autre production ou en cas de changement de comédien.» 

Beaucoup de détails sont réfléchis, comme le choix des fils de couture. Les fils synthétiques ne peuvent être teintés, il vaut alors mieux privilégier les fibres naturelles comme le coton. Autre avantage: les tissus naturels ne prennent pas d’odeur et peuvent être lavés à plus haute température. 

Ces choix pratiques s’avèrent finalement être aussi les options les plus écologiques. Après la production, ces pièces rejoignent le stock et retrouveront certainement les planches pour une future production. Autrement dit, penser durable ne signifie pas renoncer à créer, mais créer autrement.

Ce dont la scène théâtrale luxembourgeoise a besoin: un fundus national

À Esch comme à Luxembourg, les deux créatrices sont conscientes de leur chance d’avoir de l’espace de rangement à disposition. Mais ces lieux ont leurs limites, tant dans leur taille que dans le rayonnement. «Disposer d’un lieu de stockage commun à tous les acteurs du secteur culturel serait très utile», entame Anatoli. «Si les loyers n’étaient pas si chers, nous l’aurions déjà créé depuis longtemps!», renchérit Peggy. 

Ce qui manque aujourd’hui, c’est une réponse structurelle, pilier des initiatives individuelles. Les communes soutiennent à leur échelle, mais sans élan national, un tel fundus ne peut prendre vie. Le ministère de la Culture s’est déjà penché sur la question mais aucune démarche n’a encore été annoncée. 

«Pour les costumes et accessoires, ce n’est pas un projet gigantesque à réaliser, et cela dépannerait beaucoup de petits théâtres et de compagnies. Si on ajoute les décors, c’est aussi très intéressant mais cela devient plus grand et plus complexe.» De telles structures partagées existent dans d’autres pays, notamment en Allemagne (exemple: Kostümfundus Babelsberg).

Bientôt au Luxembourg?

 

«Je dis toujours qu’il est temps de passer à l’action. Mais le Luxembourg hésite, c’est dommage! Tout le monde s’active autour de nous, mais nous avons besoin du soutien politique pour avancer.»

Peggy Wurth, costumière et scénographe

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